Chroniques avaloniennes
Chronique d'une pendaison ordinaire

Reconstitution d’une exécution par pendaison à la fin du XIIIe siècle
La giffle gardez de rurie,
Que voz corps n'en aient du pis,
Et que point, a la turterie,
En la hurme soiez assis.
Villon. Recueil des jargons, VI.

Lors de notre participation au rassemblement XIIIe siècle d’Archéon en 2002, nous nous sommes livrés à une petite facétie macabre : la pendaison de l’un de nos membres. Ce fut tout à la fois une occasion d’animer le gibet de l’archéosite de façon originale et de reconstituer une pendaison dans les règles de l’art de l’époque.


illustration de pendu du XIIIe

Le condamné fut Sicart, dit la Chope, rattrapé après sa désertion de la compagnie stationnée près de Dordrecht. Il a fuit suite à une rixe qui a éclaté dans l’auberge d’Archéon, au sujet d’un jet de dés litigieux, à l’issue de laquelle son adversaire est resté sur sa dague...


La sentence du capitaine de la compagnie, Olivier von Niederstein (1) et du bourgmestre fut sans appel : condamné à mort par pendaison. Heureusement que la Chope n’est point noble, sinon il aurait fallut se livrer à une décollation en règle et trouver pour ce faire un habile bourreau. Or le bourg d’Archéon en est dépourvu.


Trois hommes de la compagnie furent désignés pour cette besogne : Friederich, Ewald et Ewan. S’ils ne sont pas bourreaux ils durent cependant respecter les usages et modalités précises de l’exécution. En temps normal le bourreau oeuvre seul ou avec un assistant, mais la Chope étant du gabarit d’une armoire bretonne il fallait au moins ce nombre...


Le condamné est amené à la potence en chemise, pieds nus en signe de pénitence, les mains liées ou portant parfois un cierge selon la sentence prononcée. Auparavant il a été confessé si les juges l’y ont autorisé. Le condamné porte déjà à ce moment une corde assez épaisse autour du cou, le jet. Mais contrairement à ce que l’on peut imaginer, ce n’est pas elle qui étranglera le malheureux.


Le condamné en chemise est tiré vers la potence

Au pied du gibet attend le bourreau qui a placé une ou deux échelles contre la potence. Deux cordes munies de noeuds coulants sont solidement attachées à la barre transversale. Elles sont relativement fines et appelées les tortouses. Dans ce cas précis, deux échelles ont été installées comme on peut le voir sur la première photo.


Le condamné est placé dos à l’échelle, un bourreau (ici Friederich que l’on voit à droite) se place derrière lui et l’entraîne en le prenant sous les bras. Il s’agit donc de monter l’échelle en reculant tout en soulevant un poids important généralement non consentant.. on comprendra que Friederich se soit vu assigné cette tâche !


Le second bourreau (dans ce cas Ewald, bien aise de ne pas avoir à soulever la Chope...) monte le long de la seconde échelle en tenant une extrémité du jet. Il s’arrête tout comme son homologue à mi-hauteur environ. En effet, à cette époque la pendaison constitue un terrible supplice, le condamné mourant par strangulation sous l’effet de son poids. La mort instantanée par rupture des vertèbres cervicales n’était pas recherchée. Puis il passe les deux tortouses autour du cou du condamné. De nombreuses illustrations médiévales sont avares de ce détail pourtant maintes fois relaté. Il ne peut cependant s’agir systématiquement d’ignorance de l’illustrateur. Force est donc d’admettre que l’usage de deux tortouses n’était pas toujours respecté.


Le condamné en chemise est monté sur la potence

Puis le bourreau tire sur le jet afin d’emmener le supplicié dans le vide. Restons discrets quant aux terribles effets avant la mort de ce dernier et sur les souffrances endurées. Dans notre cas, c’est après quelques instants plus ou moins longs selon la sévérité de la sentence, qu’intervient le troisième bourreau, Ewan en l’occurrence. Il s’accroche au pendu et pèse de tout son poids brutalement afin de lui briser les vertèbres cervicales et ainsi abréger ses souffrances.


Le bourreau tire sur le jet

Il arrivait que la famille d’un condamné graisse la patte du bourreau pour ce faire, surtout si l’exécution se faisait discrètement hors la présence directe d’une haute autorité. Dans ce cas, Olivier von Niederstein est intervenu pour adoucir la peine de cette façon. L’épouse de La Chope aurait-elle payée grassement le capitaine ou est-elle même allée jusqu’à le dévoyer ? votre serviteur ne saurait ainsi mettre en cause ce ministeriel à la moralité irréprochable.


Le dernier cliché montre là encore un privilège rarement accordé, celui de dépendre le corps après l’exécution. En temps normal il était de coutume de laisser le corps du supplicié pendu jusqu’à ce qu’il tombe de lui-même suite à sa décomposition. Il n’avait alors bien entendu pas droit au sacrement de l’enterrement en terre consacrée. Mais dans ce cas c’est le bourgmestre d’Archéon qui ne souhaitait pas laisser le corps ainsi exposé. Ne croit-il pas aux vertus de l’exemple comme c’était pourtant le cas alors ? Est-il trop délicat ? Dans tous les cas, cela nous a bien arrangé car nous n’aurions pas voulu laisser la Chope ainsi tout le week-end, juché sur le tabouret qui a été gommé sur les photos !


Le pendu dépendu

Pour finir sur une note plus légère, cette démonstration a laissé une anecdote croustillante au groupe. Lors de celle-ci, l’épouse de Pascal (le condamné) a pris quelques photos. L’un de leurs fils, resté au camp fut très déçu de ne pas y trouver sa mère et s’est exclamé : « Maiheuu, maman a dit qu’elle n’irait pas à la pendaison de papa ! » C’est dans ces cas que l’on souhaite que certains détails de notre passion ne soient pas sortis de leur contexte et que les enfants ne répètent pas tout ce qu’ils entendent à l’école... (soupir).


(1) Les prénoms à consonances françaises apparaissent parfois en Alsace dans les classes supérieures de la société

Texte de Lionel Charluteau, mis à jour le 24/05/2006

Photographies: © PiXures - Jacques Maréchal

Décors Archeon